À quel moment « faire de son mieux » devient-il une injonction ?
« Fais de ton mieux. »
On a tous entendu cette phrase. À l’école, dans le sport, au travail. Elle est généralement
associée à quelque chose de positif : faire preuve d’engagement, ne pas abandonner, aller
au bout de ce que l’on peut faire.
Dans l’entreprise, elle paraît même plutôt saine. On ne demande pas forcément d’être le
meilleur, simplement de s’impliquer.
Mais je me demande parfois ce que cette phrase signifie réellement lorsqu'elle devient une
attente professionnelle.
Parce que faire de son mieux une fois, dans une situation particulière, n'a pas grand-chose à
voir avec devoir faire de son mieux tous les jours.
Il y a les périodes où l'on donne davantage. Un projet important, une échéance qui
approche, une équipe en difficulté. On reste un peu plus tard, on reprend un document le
soir, on répond à un message alors qu'on aurait préféré attendre le lendemain. Ce sont des
choses qui arrivent. Elles peuvent même être satisfaisantes : on a le sentiment d'avoir été là
au bon moment.
Le sujet commence peut-être lorsque cette disponibilité exceptionnelle devient
progressivement familière.
Pas forcément parce que quelqu'un nous le demande explicitement. C'est souvent
beaucoup plus subtil. On a montré que l'on pouvait le faire, alors on finit par considérer que
l'on pourra probablement le refaire. Nous-mêmes d'ailleurs, nous pouvons participer à ce
mécanisme. Après avoir réussi à tenir une semaine particulièrement intense, il est tentant de
se dire que l'on est finalement capable d'en faire autant. Puis de culpabiliser lorsque,
quelques mois plus tard, on n'y arrive plus.
C'est là que la notion de « faire de son mieux » devient intéressante.
Car notre mieux n'est pas toujours le même.
Il dépend de notre énergie, de notre charge de travail, de ce qui se passe autour de nous,
de notre expérience aussi. Il y a des journées où l'on est particulièrement efficace et d'autres
où l'on avance moins vite. Des périodes où l'on peut prendre davantage de responsabilités
et d'autres où l'on a simplement besoin de retrouver un peu de marge.
Cela semble évident. Pourtant, dans un environnement professionnel où l'on parle beaucoup
de performance, de progression et d'engagement, il est facile d'oublier cette réalité.
On compare souvent notre niveau actuel avec celui que nous avons déjà atteint. « Je l'ai
déjà fait. » « J'ai déjà réussi dans ces délais. » « J'ai déjà géré ce volume de travail. »
Mais avoir été capable de quelque chose dans un contexte donné ne signifie pas
nécessairement que cette capacité est devenue notre niveau normal.
Et c'est peut-être là que se crée une forme de pression assez particulière : celle de devoir
être à la hauteur de sa propre performance passée.
Le plus difficile, avec cette idée de faire toujours de son mieux, est qu'il n'existe pas vraiment
de point à partir duquel on peut se dire : c'est suffisant.
On peut toujours améliorer une présentation. Relire une dernière fois. Répondre un peu plus
vite. Prendre un sujet supplémentaire. Être un peu plus disponible.
Alors, comment savoir que l'on a réellement fait de son mieux ?
Et surtout, qui décide de ce que « mieux » veut dire ?
La question n'est pas de défendre le minimum ou de considérer que l'effort n'a plus sa place
dans le travail. L'engagement compte. L'ambition aussi. Il y aura toujours des moments où il
faudra faire davantage.
Mais il me semble important de distinguer le dépassement de soi de l'idée selon laquelle il
faudrait constamment se dépasser.
Le premier peut être ponctuel, choisi, parfois même enthousiasmant.
Le second finit par épuiser.
Pour une organisation, cela pose une question assez simple, mais pas toujours évidente :
lorsque quelqu'un fournit un effort exceptionnel, sait-on reconnaître qu'il est exceptionnel ?
Ou finit-on, sans le vouloir, par l'intégrer à ce que l'on considère comme normal ?
C'est peut-être aussi une question de management. Un collaborateur qui a beaucoup donné
cette semaine n'a pas nécessairement besoin qu'on lui demande s'il peut encore donner
davantage la semaine prochaine. Il a peut-être besoin que l'on considère que ce qu'il a
donné avait une raison d'être exceptionnel.
Au fond, faire de son mieux devrait pouvoir cohabiter avec l'idée de limite.
Notre meilleur peut être très bon sans être maximal. Il peut être différent d'un jour à l'autre.
Et il peut même, certains jours, consister à faire correctement ce qui doit être fait et à
s'arrêter là.
Ce n'est probablement pas très spectaculaire.
Mais dans un monde professionnel qui valorise facilement ceux qui vont plus vite, prennent
plus de responsabilités et donnent davantage, savoir préserver sa capacité à bien travailler
dans la durée est peut-être une forme d'exigence en soi.
Après tout, si notre meilleur d'aujourd'hui devient systématiquement le minimum attendu
demain, quel espace nous reste-t-il pour progresser sans nous épuiser ?
